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La campagne d'alphabétisation de 1961 : Une bataille épique
Par Eugenio Suárez Pérez Traduit par Alain de Cullant
Plus de 700 mille compatriotes ont appris à lire et à écrire, ce qui a placé Cuba parmi les pays libres d'analphabétisme.
Illustration par : Agustín Hernández Carlos

La troisième année de la Révolution, 1961, est décisive pour l'histoire du peuple cubain. À la proclamation du caractère socialiste de la Révolution, à la naissance de l'actuel Parti Communiste de Cuba, à la victoire de Playa Girón (la Baie des Cochons) et d’autres importants événements se somme la Campagne d'Alphabétisation.

Cette autre bataille pour l'éducation n’a pas été interrompue ni pendant ni après Girón. Cette campagne a eu ses antécédents dans l'Armée Rebelle, pendant la guerre de libération et, ensuite, avec le triomphe de la Révolution. La Direction de la Culture de cette force armée avait commencé l'alphabétisation dans ses files en février 1959. Le Ministère de l'Éducation, le mois suivant, créa la Commission Nationale d’Alphabétisation et d’Éducation Fondamentale qui, tout comme l'Institut National de la Réforme Agraire (INRA), a enseigné à lire et à écrire à des milliers de Cubains dans différents endroits de l'Île.

La campagne massive d'alphabétisation est annoncée le 29 août 1960, lors de la remise des diplômes du premier contingent des Maîtres Volontaires, quand Fidel a révélé : « L'année qui vient, nous allons livrer la bataille contre l'analphabétisme. L'année qui vient nous devons nous établir un objectif : liquider l'analphabétisme dans notre pays. Comment ? En mobilisant le peuple ».

Un mois après, le 26 septembre, à l'ONU, le leader de la Révolution cubaine s’engage à éliminer l'analphabétisme à Cuba et il affirme : « Cuba sera le premier pays d’Amérique qui, dans quelques mois, pourra dire qu'il n'a ni un seul analphabète ».

À la fin de l'année 1960, le 31 décembre, à côté de milliers d'instituteurs, le Commandant en Chef attend l'Année de l'Éducation à Ciudad Libertad, et il réitère l'idée d’éradiquer l'analphabétisme en seulement un an, expliquant que les deux grandes tâches pour la nouvelle année sont l'éducation et la défense.

Cuba en campagne

Ainsi commence, officiellement, le premier janvier, la première étape de la Campagne d'Alphabétisation : l’organisatrice, au milieu de la première mobilisation populaire en défense de son peuple.

Les premiers jours de janvier, le Gouvernement étasunien, dirigé par le président Eisenhower, à seulement trois semaines de la fin de son mandat, rompt les relations diplomatiques avec Cuba. Alors que la presse américaine réalise une campagne effrénée afin de tenter de justifier une intervention armée à Cuba.

La dangereuse situation qui plane sur le pays a fait que certains plans de l’admirable développement de la Révolution s’arrêtent. Toutefois, malgré l'éventualité d’une intervention militaire, la préparation de la campagne d'alphabétisation continue : la défense et l’alphabétisation se donnent la main, avancent simultanément.

Le 23 janvier, lors de la seconde remise de diplômes des maîtres volontaires, Fidel informe le peuple de l’assassinat d'un jeune maître volontaire : Conrado Benítez et, d’une voix émue, s'exclame : « Après sa mort ce maître continuera à être un maître ! (...) Ce maître est le martyr dont le sang servira pour que nous nous proposions, doublement, à gagner la bataille que nous avons entrepris contre l'analphabétisme (...) Le martyr de l'Année de l'Éducation, le martyr des maîtres ». 

Le 28 janvier, en hommage à la naissance de José Martí, le chef de la Révolution préside la conversion de l'ancienne forteresse militaire de la ville de Santa Clara en école. Quasi à la fin de son discours, il réitère que l'alphabétisation est une des plus grandes batailles pour la culture qu’a livré aucun peuple : « Elle va être une bataille véritablement épique, pour laquelle tout le peuple doit y prendre part ». Et ensuite il affirme : « Il faut commencer à organiser cette armée et nous allons organiser cent mille jeunes alphabétisateurs ayant au moins le sixième degré et au moins âgés de 13 ans ». En même temps, il demande aux jeunes villareños (de la province de Villa Clara) qu’ils soient les premiers à s'inscrire.

Dix jours après avoir assumé son mandat, le nouveau président des Etats-Unis, John F. Kennedy, annonce un plan agressif contre Cuba. Le pays vit sous des conditions de guerre non déclarée, toutefois, Fidel ne néglige pas la campagne d'alphabétisation et quelques heures après, dans cette atmosphère, il visite la Commission Nationale où il aborde des thèmes en relation avec la création des brigades d'alphabétisation qui porteront le nom de Conrado Benítez. En plus, au milieu de cette étape d’organisation, l'alphabétisation commence à se développer dans deux endroits très importants du territoire cubain, à travers le Plan pour la Ciénaga de Zapata, le 3 février, avec 200 alphabétisateurs, et le Plan Escambray, en mars, avec 640.

Le 28 février, Fidel visite à nouveau la Commission Nationale, cette fois pour dire au revoir au premier groupe de jeunes des Brigades Pilotes Conrado Benítez qui partent vers les zones rurales pour alphabétiser. Là il donne des indications afin que ceux qui souhaitent intégrer ces brigades puissent s'inscrire à partir du 6 mars.

Sans s'arrêter devant l'agression

Le Commandant en Chef s'occupe personnellement de la bataille contre l'analphabétisme. 

Sa préoccupation est telle qu’il assume temporairement la charge de Ministre de l'Éducation pendant le temps que le docteur Armando Hart Dávalos se trouve dans les pays socialistes présidant une mission culturelle.

L'agression militaire envers Cuba devient de plus en plus imminente, toutefois, le 25 mars, Fidel confirme : « il faut dédier tous les efforts à cette Campagne car la bataille contre l'analphabétisme sera gagnée, entre autres choses, dans la même mesure où nous apportons à l'esprit de tous l'importance de cet effort ». 

La clôture, le 9 avril, du cycle des conversations sur l'Éducation et la Révolution qui s’est déroulé dans l'espace Université Populaire de la Télévision, est un autre moment mémorable pour l'éducation cubaine. Là il expose et fait valoir qu'il ne peut pas y avoir une Révolution sans éducation. Dans cette intervention historique il déclare : « Nous ne disons pas au peuple : croyez ! Nous lui disons : lisez ! ». Et il exhorte le peuple à apprendre à lire et à écrire, à étudier, à s'informer, à méditer, à observer, à penser, à raisonner, à analyser. De même, Fidel raisonne que la personne à qui nous enseignons à lire nous la faisons créancière de tous les trésors que l'intelligence de l'homme a accumulés en connaissance et sagesse.

« Nous avons gagné une grande bataille…, car la victoire contre l'analphabétisme dans notre pays a été obtenue au moyen d'une grande bataille, avec toutes les règles d'une grande bataille. » La dimension de cette campagne de l'alphabétisation, devant l'agression certaine, a été fixée, quand le 9 avril Fidel a souligné : « Notre mérite n'est pas ni ne serait pas de rejeter n’importe quelle attaque contre-révolutionnaire sinon d’accomplir en même temps la campagne d'alphabétisation. Le fait de dérouter un ennemi qui nous attaquerait n'aurait pas de mérite, ou ne serait pas si satisfaisant, s'ils parviennent à empêcher notre campagne ».

Et cela est arrivé ainsi. L’alphabétisation ne s'est pas arrêtée avec l'invasion mercenaire. Dans le communiqué qu’il a dirigé au peuple de Cuba, le 15 avril, après l'agression aérienne, Fidel ordonne : « Chaque Cubain doit occuper le poste qui lui revient dans les unités militaires et les centres de travail sans interrompre la production, ni la campagne d'alphabétisation, ni une seule œuvre révolutionnaire ».

Lors des jours cruciaux compris entre le 15 et le 19 avril, les alphabétisateurs continuent leur importante mission avec une extraordinaire discipline et un souci de travail. Ni avant, ni pendant, ni après Girón cette autre bataille pour l'éducation a été interrompue.

Les ouvriers brigadistes

Deux mois après la victoire d'avril, le 18 juin, la première remise de diplômes massive de 3 500 alphabétisés de La Havane a eu lieu. À partir de ce jour des milliers de lettres sont reçues, écrites par les alphabétisés pour remercier Fidel. Le final de la première des lettres dit : « Je ne devrai jamais plus signer avec les doigts maintenant, je signerais toujours ainsi : María Cruz ». Les paroles de Fidel réitèrent que l'alphabétisation n'a pas été interrompue malgré l'invasion et d'autres agressions. Le 30 juin, il prononce l’historique discours connu comme « Paroles de Fidel aux intellectuels », où il expose la politique culturelle de la Révolution avec beaucoup plus de clarté. 

Lors d’un acte en hommage au 26 Juillet, Fidel réitère le rôle des jeunes dans l'alphabétisation. Ce jour la Ciénaga de Zapata est déclarée « Territoire Libre d'Analphabétisme » et, le 27, à Playa Girón, Fidel inaugure le Parc Touristique National en soulignant le travail des brigadistes de l’endroit.

Il restait quatre mois et demi pour terminer l'année et accomplir l’engagement d’éradiquer l'analphabétisme. Des nouvelles forces d’alphabétisateurs étaient nécessaires. Le 18 août Fidel clôture la Séance Plénière Nationale Ouvrière d'Alphabétisation dans le théâtre Chaplin, et là il convoque les travailleurs à s'intégrer aux brigades pour promouvoir l'alphabétisation. Une fois de plus Fidel les appelait, d'abord pour la défense de la patrie, maintenant pour l'éducation du pays, et il leur a dit : « Le moment est arrivé d'accourir à cette force. C’était la force que nous avions en réserve, la classe ouvrière. Nous savons qu'en mobilisant la classe ouvrière nous donnons à la Campagne l'apport final qu’elle nécessite ». Les travailleurs ont répondu à cet appel et ils se sont regroupés dans les Brigades Ouvrières appelées « Patria o Muerte ».

Entre les 2 et 5 septembre a lieu le Congrès National d'Alphabétisation avec lequel est promue la dernière phase de la Campagne. Fidel le clôture, explique la marche de la Campagne et demande un dernier effort.

Le triomphe

Le 3 octobre, le brigadiste « Patria o Muerte » Delfín San Cedré est assassiné par des bandes contre-révolutionnaires alors que la campagne commence la grande récolte des alphabétisés. Plus que de terroriser, on répond : Au mois de novembre commencent les remises massives de diplômes des alphabétisés dans les usines, les campements, les centrales sucriers, les communes…

La quantité des alphabétisés augmente vertigineusement de jour en jour. Le 5 novembre, la première commune à éradiquer l'analphabétisme est Melena del Sur, en hissant le drapeau de l'alphabétisation, une façon de reconnaître les endroits qui accomplissaient cet engagement. Ce jour dans la déclaration de Territoire Libre d'Analphabétisme, Fidel dit, en s’adressant aux alphabétisateurs présents : « Vous avez terminé ici ? Bien, partez immédiatement renforcer d'autres communes. C’est comme la guerre, une Unité a pris une position et apporte immédiatement ses forces où la bataille est plus dure ». Et là est fait l’appel pour terminer la Campagne le 20 décembre. 

Les communes de San Antonio de las Vegas, le 7 novembre, et Santa María del Rosario, le 9, ont suivi Melena del Sur. Plus tard se seront Marianao, Fomento et Mayarí.

Dans l'Escambray, le 26 novembre, les bandits contre-révolutionnaires assassinent le brigadiste Manuel Ascunce Domenech et le paysan Pedro Lantigua Ortega, considérés depuis lors des martyrs de l'Alphabétisation.

Le 7 décembre, l'ancienne province de La Havane est la première à être déclarée Territoire Libre d'Analphabétisme. Le 9 décembre, 49 communes ont éradiqué l'analphabétisme. La bataille est déjà un triomphe. Le 13 décembre on appelle les Havanais à loger les brigadistes qui terminent leur tâche chez eux. La « Semaine du Brigadiste » commence dans la capitale. Tous attendent avec impatience la proclamation de la victoire et, le 20 décembre, la Campagne d'Alphabétisation est déclarée officiellement terminée. À partir de ce jour l'arrivée de brigadistes augmente à La Havane. Huit mois après la victoire de Girón, le 22 décembre, Cuba se proclame Territoire Libre d'Analphabétisme.

Environ 707 mille compatriotes avaient été alphabétisés, l'indice d'analphabétisme à Cuba a été réduit à 3,9 % de sa population totale, y compris 25 mille Haïtiens résidants dans les zones agricoles d’Oriente et de Camagüey qui ne dominaient pas la langue espagnole. Des handicapés physiques et mentaux, et des personnes qui, pour leur âge avancé ou pour des raisons de santés, ont été déclarés « inalphabétisables ». Cela a placé notre pays parmi les nations ayant le plus bas indice d'analphabétisme du monde.

Cette extraordinaire réalisation révolutionnaire a été l’œuvre d'une puissante force constituée par 121 mille Alphabétiseurs Populaires ; 100 mille brigadistes « Conrado Benítez » ; 15 mille brigadistes « Patria o Muerte » ; 35 mille instituteurs volontaires, soit un total de 271 mille éducateurs ; ce qui, uni aux cadres dirigeants, aux cadres politiques et aux travailleurs administratifs arrivent au chiffre impressionnant de plus de 300 mille participants à cette Campagne.

Ce 22 décembre 1961, les paroles de Fidel résument l’effort : « Aucun moment plus solennel et émouvant, aucun moment de fierté légitime et de gloire, comme celui-ci quand ces quatre siècles et demi d'ignorance ont été effondrés. Nous avons gagné une grande bataille, et il faut l'appeler ainsi – bataille –, car la victoire contre l'analphabétisme dans notre pays a été obtenue au moyen d'une grande bataille, avec toutes les règles d'une grande bataille ».

« (...) Cette capacité de créer, ce sacrifice, cette générosité des uns envers les autres, cette fraternité qui règne aujourd'hui dans notre peuple. C’est le socialisme ! »

Sur la Place de la Révolution, aux paroles de Fidel, a tonné la réponse unanime de tous les brigadistes : « Fidel, dit-nous ce que nous devons faire d’autre ! »